C’est à Sousse que tout a commencé.

Le camouflage des femmes comme expression des droits de l’homme.

Je ne sais plus trop si je me souviens d’elle. Cette étudiante qui a été assise, devant moi, des semaines, des semestres, elle-même, une autre, je l’ignore. Maintenant, quand je m’adresse au groupe, je la vois, son invisibilité focalise mon regard, elle m’apparaît nue tandis que les autres, dans leur vêture banale, se fondent et disparaissent, comme s’ils étaient ceux qui portaient le voile. Les longs pans bruns de sa robe, de sa tunique, de sa bure, son auréole d’indistinction, captent l’essentiel de ma curiosité. Lorsqu’une fois je me suis glissée dans les rangs, j’ai remarqué la bande de tissu noir cousue à l’extrémité des manches, recouvrant le poignet jusqu’au milieu de la main. Les doigts gantés de jersey sombre devaient suer sur le stylo. Que portait-elle donc, avant ? Forcément elle s’était coulée dans des tenues insignifiantes dont je n’avais relevé ni la coupe, ni la couleur. Que s’était-il brutalement passé pour que la jeune fille de ce monde se comportât chez elle en apatride ?

Je ne peux me souvenir d’elle au travers de ce simple carré de peau. Encapuchonnée, sans cheveu, sans front, sans menton, les yeux baissés, je ne parviens pas à reconstituer celle qu’elle fut, à cette même place, jusqu’au 14 janvier de l’année 2011.

À la fin de l’hiver, au printemps, ce fut une espèce d’improvisation. Bien que l’on n’ait jamais pratiqué en Tunisie cette obscure défroque, le président bouté hors, elle s’est intégrée insensiblement à la réalité quotidienne et vite on s’en est accommodé comme d’une donnée d’éternité. Les filles se transformèrent, disparurent sous des lés de tissu, obéissant à quelque loi nouvellement formulée, dans le secret des familles et des mosquées. Leur manque d’expérience les fit avancer à tâtons, intégrant la société civile, s’y faisant admettre avec étonnement, amusement peut-être. Elles avaient l’air de marchandises importées, venues d’une Arabie lointaine, comme on ne la connaissait que par les écrans. Elles ont dû jouir de leur exotisme et de leur inadéquation au pays du Code du statut personnel, mais tout bougeait, tout vacillait, leur métamorphose comptait peu dans l’emportement des grèves, des manifestations, des revendications, elles se voilaient tandis qu’enfin, les uns, les autres, tous, parlaient, existaient.

C’est à l’automne que les enjeux se sont compliqués. Les élections, fixées au 23 octobre, ont mis en concurrence des dizaines de partis, des organisations désorganisées pour la plupart, sans aucune chance d’atteindre à une certaine représentativité dans le scrutin. Le langage de la politique, mal rôdé, a cédé la place au langage de la religion : cinq prières par jour, qui, en si peu de temps, aurait pu rassembler plus souvent, trouver des lieux plus immédiats, s’exprimer en termes plus familiers ? Oui, alors, le port du niqab est devenu signifiant.

 

En la période de rentrée, les étudiants déambulent, longues rangées monotones dans les couloirs de l’administration. L’échange avec le personnel se limite à quelques questions pratiques et efficaces, nom, prénom, date de naissance, papiers d’identité. Je ne sais comment elle s’appelle, celle tout de noir vêtue qui s’est faufilée dans la queue, inconnaissable et d’apparence si secrète. À la Faculté des Lettres, la question de l’état civil ne s’est jamais posée, un rapide coup d’œil à la silhouette, une photographie, les deux coïncidant, un coup de tampon et la carte est délivrée. Lorsqu’elle est venue le mercredi 5 octobre, elle a demandé à être inscrite, calfeutrée dans son habit. Sa carte n’a pas été tamponnée.

L’étrange de cette affaire est ce qui a suivi : qu’elle découvre son visage juste le temps de l’identification. Non. Qu’elle se rende dans un bureau à l’écart montrer ses traits, seule à seule avec une femme. Non. Elle a rencontré le Doyen et d’autres représentants publics, opposant le même refus obstiné et irrecevable : comment délivrer une pièce officielle à quelqu’un, quelqu’une, quelconque ? Il n’y avait dans son attitude que l’exigence d’être admise nommée dans son anonymat.

Le jeudi elle amena du renfort. Le paradoxe de ces filles qui semblent tant craindre la fréquentation des hommes est qu’elles n’ont que des hommes pour soutien. Une trentaine de garçons venus d’on ne sait où, extérieurs à la fac, pour beaucoup, barbe longue, calotte et pans un peu éraillés de la djellaba tombant sur les mollets, se sont plantés devant l’accueil scandant la nécessité d’admettre les étudiantes sans les voir. On a un peu de mal à comprendre sur quelle logique ils se fondent, mais, à l’intention de tous ceux qui entrent ils continuent d’affirmer ce droit, s’inscrire en niqab. Lorsque je suis arrivée vers 13 heures, leur rassemblement tient encore du bavardage et on franchit leurs rangs sans offense. Depuis la salle où a lieu notre réunion nous percevons le tapage monter peu à peu. L’un après l’autre, nous sortons en émissaire pour évaluer la situation. Peu satisfaits du relatif pacifisme de leur troupe, ils sont passés à l’offensive : ils envahissent les couloirs en criant. En arabe, à l’intention de tous, ils jettent leurs imprécations, qu’ils égorgeront le Doyen s’il n’autorise pas la jeune voilée à s’inscrire, qu’ils nous égorgeront, professeurs, si nous refusons le port du voile intégral dans nos classes. Ils donnent des coups dans les portes, ouvrent les bureaux, proférant la menace devenue de plus en plus ferme et précise : ils nous égorgeront. Les étudiants se sont réfugiés dans les salles, ils sont ensemble bien plus nombreux que ces trente mercenaires mais ce n’est pas le rapport de force qui l’emporte, c’est le frisson, ce verbe qui ne se tolère pas, cette image qui heurte notre imaginaire : nous vivants égorgés morts de n’avoir voulu accepter dans nos rangs une vivante morte.

Comme dans le danger il fut question de recourir à la police, les syndicalistes de l’université ont protesté à leur tour. Il avait fallu l’éviction de Ben Ali pour débarrasser les universités de leur appareil répressif, on n’allait tout de même pas le réintroduire du fait de quelques illuminés.

Quelques, c’est ce qu’ils étaient le jeudi, cent, deux cents samedi, cela permet de corriger la modération de l’adjectif indéfini. Dès sept heures du matin ils se sont mis en faction sur l’esplanade : avant l’arrivée du personnel, ils étaient plantés là, déterminés à franchir une nouvelle fois l’enceinte. Le doute avait circulé dès la veille au soir, on avait prévenu la direction de ne pas venir, dissuadé certains enseignants de se présenter, mais aucune aide n’avait été apportée aux deux ou trois gardiens qui ne pouvaient à eux seuls contenir le flot. Je regarde encore et encore l’enregistrement vidéo, il n’y a aucun doute c’est une affaire d’hommes. Il n’y a pas une fille dans leurs rangs, pas une fille pour défendre le niqab, je suppose que ce n’est pas un rôle de fille que de se battre, j’espère que ce n’est pas un rôle de fille que de se battre pour sa propre éviction.

Lorsque les frondeurs ont cessé leur guet pour pénétrer les bâtiments, il n’a plus été question de modération, ce terme chéri depuis que les islamistes dominent la scène politique. Toutes les idées de tolérance, de respect, d’écoute et de compréhension ont permis trois semaines d’arrêt au secrétaire général –l’épaule démise–, trois semaines d’arrêt à la responsable du troisième cycle, et bien sûr les étudiants bousculés, les professeurs molestés ont constitué la parfaite illustration de cette mansuétude collective. La meilleure preuve de cette volonté de dialogue tient bien entendu aux couteaux et machettes, armes formidables de débat. Des collègues disent avoir reconnu certains d’entre eux, petits voyous de la banlieue d’Erriadh, en tout cas, les clichés comparés des visages le prouvent, le même soir ils poursuivaient leur action purificatrice en attaquant les locaux de la chaîne Nessma qui venait de diffuser le film Persépolis. Ce samedi, les syndicalistes n’y suffirent pas, il fallut l’armée pour disperser les protestataires, aux abords du campus on rassembla les camions blindés et les mitraillettes, il n’y avait jamais que quatre jours que la discrète avait raté son entrée.

C’est donc à Sousse que tout a commencé. Kairouan a suivi aussitôt, puis Gabès : les mots d’ordre sont idéalement progressistes, ils réclament le port du voile intégral –certaines, une voilette sur le voile, parviennent à dérober le dernier lien vivant du regard et à s’abstraire en totalité, formes se mouvant, ni être humain, ni animal, ni automate. Ils réclament que les filles, les garçons, reçoivent un enseignement séparé, que la mixité disparaisse des réfectoires, qu’un espace de prière soit prévu dans l’enceinte universitaire… et si je me souviens de ce chauffeur de taxi qui m’a déposée en pleine course sous prétexte de communion divine, je peux prévoir d’avance les urgences spirituelles au beau milieu des leçons et des examens… Les salafistes –ou wahhabites– ont donc fait irruption en ces journées d’octobre, afin de marquer les mémoires, de rappeler que les petits calculs électoraux étaient sans importance au regard du coran, parole de dieu incréée et éternelle. Ils sont repartis, revenus, puis ce côté province a dû finir par les lasser, en novembre, ils se sont installés à la Manouba, à Tunis, avec l’intention d’y rester. Ils ne sont peut-être pas plus proches de l’œil de dieu mais de celui de la caméra, oui, c’est sûr.

Sousse, le 14 janvier 2012


in  revue Les Temps Modernes


La superposition de deux émotions est la caractéristique de ce 14 janvier : Jean qui rit, Jean qui pleure. La saveur de cette victoire, vingt-trois ans d’un règne monolithique mis par terre, est constamment contredite par la réaction farouche des milices déchues de leur chef. Au moment où l’on suit sur les écrans le périple présidentiel, Malte ? Libye ? France ? les cris fusent dans la rue, une femme semble se défendre d’une agression, des gens courent dans la cage d’escalier, des armes crépitent. On coupe le son du téléviseur, on guette anxieusement tous ces signes du dehors, puis l’on remonte le son, et l’on écoute ce que l’on dit de nous. Ce double regard, la Tunisie à l’aune de l’information mondiale, la Tunisie à la dimension de cinquante mètres de rue, c’est ce que nous sommes voués à vivre. Nous nous regardons regardés par les autres, et c’est de ce regard tiers que nous tirons notre vérité, puis nous nous cramponnons aux menus faits, et cette vérité perd tout son sens. Je ne veux pas entendre ces cris autour de moi, mais je veux bien entendre des cris dans les reportages, couleur du sang et de l’angoisse d’autrui. Les volets sont descendus, mais les lames ne sont pas jointives, j’insiste auprès de mes amis pour qu’ils les ferment totalement, je ne supporte pas cette petite lumière que nous laissons filtrer dehors, je nous sens épiés, comme dans le viseur du fusil. La liesse n’a pas eu la minute de son expression qu’elle a été relayée par la peur.

in La Passagère