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Les soulèvements arabes dans les revues francophones

 

Si les événements en cours depuis janvier 2011 dans plusieurs États du Maghreb et du Moyen-Orient ne sont que très secondairement des enjeux de connaissance, ils n’en constituent pas moins une occasion pour tester les paradigmes en concurrence au sein des sciences sociales, ce qui ne va pas sans risques. En adoptant sans l’interroger la définition de la situation alors en passe de s’imposer (« révolution »), nombre d’observateurs ont changé de paire de lunettes, comme si des sociétés longtemps décrites comme immuables avaient irrémédiablement bifurqué vers le « changement » ou, pour reprendre la terminologie de Nassim Nicholas Taleb, comme si elles avaient transité du Médiocristan à l’Extrêmistan.

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À bien des égards, la livraison des Temps modernes (« Soulèvements arabes ») est la plus stimulante de celles passées ici en revue. Dans leur « Avant-propos », Laurent Jeanpierre et Patrice Maniglier prennent leur distance avec cette évidence trompeuse du « diagnostic » en termes de « révolution » pour préciser que l’ambition des articles réunis « est plutôt de problématiser l’événement, de mettre l’accent sur les incertitudes de la situation » : « Au lieu de passer d’une certitude (les sociétés arabes sont des sociétés figées) à une autre (les sociétés arabes sont entrées en révolution), tous ont la vertu de mettre en doute le langage des causes, la réduction des événements à des facteurs qui leur préexisteraient et à autonomiser la dynamique intrinsèque des conjonctures de crise politique ». Dans cette veine proche des travaux de Michel Dobry et de Timothy Tackett, Choukri Hmed insiste sur la manière dont les « révolutionnaires » ont pu expérimenter les événements qui vont les consacrer comme tels, plongés qu’ils étaient dans l’indétermination (« “Si le peuple un jour aspire à vivre, le destin se doit de répondre”. Apprendre à devenir révolutionnaire en Tunisie », p. 4-20). Au vu de l’ampleur surprenante des réactions à l’immolation de Mohamed Bouazizi, c’est bel et bien d’un enchaînement d’auto-amplifications qu’il s’agit de rendre compte : de la diffusion très rapide de vidéos d’affrontements tournées dans les rues à l’échec déroutant des ripostes du président Ben Ali, de la transformation de la place du Gouvernement à la Kasbah en point focal à la reprise de slogans (« la manifestation du million ») venus d’Égypte (les Égyptiens ayant préalablement adopté le « dégage ! » tunisien), ces effets en cascade participent de la brusque conductivité de cette mouvance déstabilisatrice. Revenant dans une perspective dynamique et continuiste sur les mobilisations contestataires qui ont rythmé l’Égypte entre 2000 et 2010, Assia Boutaleb souligne d’emblée « l’inadéquation du terme “stabilité ” pour décrire un régime politique » (« L’enjeu égyptien : protestataires, opposants et ruse de la raison autoritaire » p. 41-54). Entre le mouvement de Kefâya et la formation du « groupe 6 avril », émerge toute une série de collectifs protestataires aux revendications hétérogènes, sans liens étroits avec les partis d’opposition ni grandes ressources organisationnelles, et dont la mobilisation va en s’intensifiant à partir de 2008. L’auteure suggère que la chute de Ben Ali et la réticence de la plupart des militaires à réprimer les manifestants, réticence en partie liée à leur opposition à l’accès de Gamal Moubarak, fils du Raïs, à la présidence, ont grandement modifié la donne. Dans ses « Points d’inflexion des révoltes arabes » (p. 63-84), Laurent Jeanpierre assure, en s’adossant à Charles Tilly, que la « loi primordiale des révolutions est qu’il n’y a pas de lois des révolutions ». Il liste les évolutions, y compris sur la longue durée (démographie, alphabétisation), qui auraient pu favoriser l’entrée en action des jeunes chômeurs : des jonctions (qualifiées d’improbables) entre différentes classes sociales, l’absence d’une rente pétrolière, la perte d’une partie des soutiens diplomatiques occidentaux, l’échec des parades institutionnelles et l’attitude des forces de l’ordre. C’est leur conjonction qui a pu mener à ces basculements dont les anticipations des différents acteurs s’avèrent être à la fois des moteurs et des produits. Les points d’inflexion correspondent alors à ces séquences « où les anticipations collectives oscillaient jusqu’à s’inverser » (p. 77). Désorientés par la perte soudaine des repères routiniers, les acteurs se devaient d’évaluer les estimations et les actions de leurs interlocuteurs et, dans ce cas de figure, ont pu trouver en Facebook et Twitter des moyens de le faire. Cette piste serait à creuser puisque, s’agissant des situations révolutionnaires ou d’autres séquences de désobjectivation, les sciences sociales semblent insuffisamment armées pour aborder les phénomènes de concaténation et d’auto-amplification. Or, ces processus enroulés reposent sur des jeux spéculaires : moins encadrés par des institutions soumises à de fortes turbulences, les manifestants s’observent et s’appuient les uns les autres pour savoir jusqu’où aller, ce dont le film documentaire de Stefano Savona, Tahrir liberation square, offre maints exemples. Ces enchaînements peuvent aussi se vérifier à distance, bien au delà des interactions directes, et nul doute qu’ils ont pris ici une tournure partiellement transnationale. Recluse dans son appartement à Sousse, Sylvie Camet note dans son journal en date du 14 janvier : « On coupe le son du téléviseur, on guette anxieusement tous ces signes du dehors, puis l’on remonte le son et l’on écoute ce que l’on dit de nous. Ce double regard, la Tunisie à l’aune de l’information mondiale, la Tunisie à la dimension de cinquante mètres de rue, c’est ce que nous sommes voués à vivre. Nous nous regardons regardés par les autres, et c’est de ce regard tiers que nous tirons notre vérité » (« Journal de la Tunisie en révolte. Sousse, janvier 2011 » p. 36). Claire-Gabrielle Talon revient d’ailleurs sur la place si particulière occupée par la chaîne de télévision qatarie Al Jazeera dans l’espace médiatique arabophone en général et durant les soulèvements de 2011 en particulier. Instrument de la diplomatie du régime, misant sur les vidéos amateures et les scènes de violence, la rédaction a largement soutenu les manifestants tunisiens, égyptiens et libyens, mais il en est allé autrement avec les protestataires syriens et bahreïniens (« Al Jazeera, objet médiatique original. Une critique des normes journalistiques occidentales », p. 55-62).


Hervé Rayner Université de Lausanne, IEPI-CRAPUL

 

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